
Faust
Œuvre-somme de la culture allemande, Faust est aussi devenu l’un des grands mythes de l’Europe moderne, celui d’un homme toujours poussé à dépasser les limites qui lui sont assignées.
Je dois l'acquisition de cette belle édition à la générosité d'un de mes amis. S'il lit ces lignes, qu'il sache toute ma gratitude. Faust traduit en français par Gérard de Nerval et illustré par Delacroix, autrement dit le génie allemand prenant une forme française. « Dans la traduction de Gérard de Nerval, écrira Goethe, tout reprend fraîcheur, nouveauté et esprit. » Quant aux lithographies de Delacroix, il avouera qu'elles ont « surpassé [s]a propre vision » !
Ce n'est pas sans raison que Spengler a qualifié la civilisation occidentale de faustienne. C'est que Faust, en effet, est l’un des grands miroirs de l’âme européenne.
« Si enfin je pouvais connaître tout ce que le monde cache en lui-même… »
Faust est cet homme insatisfait de toute limite, avide de connaissance et d'action : « Ô que n’ai-je des ailes pour m’élever de la terre, et m’élancer après lui, dans une clarté éternelle ! » Mais l'œuvre est autant une célébration de cette volonté de dépassement qu'un avertissement. L’homme qui ne supporte aucune limite peut accomplir de grandes choses, mais il peut également détruire ce qui lui est proche et perdre toute mesure.
Or, si Faust constitue un mythe aussi puissant pour la culture européenne, c'est parce qu’elle réunit plusieurs couches de notre héritage. On y trouve le christianisme et la question du salut, le mythe médiéval du pacte avec le diable, l’héritage grec (dans le Faust II), mais également les problèmes proprement modernes que la science, la technique et l’action transformatrice que ces deux-là engendrent. C'est pourquoi Faust est moins un simple chef-d’œuvre allemand à mon sens qu’une sorte de miroir condensé de la destinée européenne, depuis ses racines chrétiennes et antiques jusqu’à la modernité prométhéenne.
« C'est le faustien qui est en nous, qui ne veut pas se contenter de l'homme, mais veut encore posséder le monde. » (Arthur Moeller van den Bruck)
Antoine Dresse