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Les amants de Venise

George Sand et Musset

Charles Maurras

Publié en 1902, "Les Amants de Venise" prend pour objet la célèbre liaison de George Sand et Alfred de Musset, mais dépasse largement l’anecdote amoureuse. À travers leur histoire, c'est à une critique radicale du romantisme et de l'exaltation désordonnée des sentiments que Maurras se livre.

Albert Fontemoing · Minerva · 1903


Gravure pour la page de titre et la première page du roman "Elle et Lui" de George Sand

Qui se soucie encore des amours d'Alfred de Musset et de George Sand ? Pas grand monde, assurément. Ce livre de Maurras paraît bien désuet aujourd'hui. Or, comme souvent avec ce dernier, ce sont souvent ses ouvrages de critique littéraire et d’analyse psychologique qui se révèlent parmi ses plus grandes œuvres. Car, quoi qu'on en dise, au-delà du théoricien de la monarchie et du polémiste, Maurras est avant tout un grand moraliste, de la tradition des grands moralistes français, comme Montaigne, La Fontaine ou La Rochefoucauld. 

Le « romantisme », on le sait, fut le grand ennemi de Maurras. Si notre époque ne possède certes plus les mêmes goûts littéraires que le XIXe siècle, elle reste profondément marquée par l’impératif d’authenticité : «  sois toi-même  », «  écoute tes émotions  », «  ne réprime pas ce que tu ressens  », «  vis pleinement  ». Les réseaux sociaux ont même radicalisé cette logique en faisant de l’exposition de soi et de la confession impudique la voie royale vers la reconnaissance sociale. Ce qui compte, c'est de « s'écouter », de se laisser aller à ses envies et à ses passions. C'est ainsi qu'on se sentira « plus libre ». Mais qu'est-ce que la liberté si ce n'est un pouvoir ? Or, quel est le pouvoir d'un homme dominé par ses sentiments et surtout par le plus tyrannique d'entre eux : l'amour ?

J'ai découvert Les amants de Venise à dix-sept ans, un âge où l'on « aime à aimer », comme le confessait saint Augustin. Avec Maurras, j'ai tiré cette leçon d'un de mes premiers chagrins : 

«  Pour bien aimer, il ne faut pas aimer l'amour. Il ne faut pas le rechercher, il est même important de sentir pour lui quelque haine. S'il veut garder toute la douceur de son charme et la force de ses vertus, l'amour doit s'imposer comme un ennemi qu'on redoute, non comme un flatteur qu'on appelle.  »   

Je n’en ai naturellement pas conclu qu’il fallait dessécher ses sentiments ni renoncer à l’amour, mais qu’il fallait se méfier de cette étrange religion qui consiste à adorer en lui notre propre exaltation. Aimer l’amour, c’est préférer l’ivresse qu’il nous procure à l’être que nous prétendons aimer. Or, c’est peut-être toute la leçon des Amants de Venise : aimer véritablement suppose parfois de savoir résister à l’amour lui-même. Le romantique croit prouver la force de son amour en s’y abandonnant tout entier ; le classique, lui, sait qu'il n'y a pas d'amour digne de ce nom sans capacité à se gouverner.

Antoine Dresse