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Les soirées de Saint-Pétersbourg

ou Entretiens sur le gouvernement temporel de la providence

Joseph de Maistre

Publiées à titre posthume en 1821, Les Soirées de Saint-Pétersbourg s'articulent sous la forme de dialogues consacrés à la Providence, au mal, au châtiment, au sacrifice et au gouvernement du monde. Elles constituent l’une des expressions les plus puissantes de la pensée contre-révolutionnaire européenne face à l’optimisme rationaliste des Lumières.

Garnier frères · 1882

Il y a peu de livres que je puisse me vanter d'avoir lu aussi souvent que les Soirées de Saint-Pétersbourg. Comment décrire la véritable fascination que ce livre exerça sur moi au début de ma vingtaine ? Il me fit tout simplement découvrir un autre monde. Ou, pour parler plus justement, il dirigea mon regard vers d’autres réalités du monde : le péché originel «  qui explique tout et sans lequel on n'explique rien  », la présence universelle du mal dans la condition humaine, qu'aucune organisation sociale ne supprimera, la permanence du sacré, etc. 


La Providence est aussi le grand thème de l'ouvrage. Je n'y entendais alors pas grand-chose, mais j'eus longtemps l'impression que ma rencontre avec Maistre fut elle-même providentielle. C'est à Heidelberg que je fis la rencontre du comte savoisien. Derrière une rangée de livres allemands, chez un bouquiniste local, les deux volumes rouges attirèrent mon attention. Je ne connaissais ni Joseph de Maistre ni le courant contre-révolutionnaire en général, mais quelque chose m'incita à acheter ces volumes. J'aime à penser que ce fut mon Tolle et lege, quoique ma petite voix intérieure susurrât également sed non statim : prends et lis... mais pas tout de suite.

Je suis depuis longtemps convaincu qu'il y a des moments pour lire certains livres. Si j'étais rentré immédiatement chez moi ce jour-là pour me précipiter sur cette lecture, cette rencontre aurait été manquée. Cette réflexion qui me frappe aujourd'hui par sa profonde justesse m'aurait certainement laissé indifférent :  
« Toute intelligence est par sa nature même le résultat, à la fois ternaire et unique, d'une perception qui appréhende, d'une raison qui affirme, et d'une volonté qui agit. Les deux premières puissances ne sont qu'affaiblies dans l'homme : mais la troisième est brisée. [...] C'est dans cette troisième puissance que l'homme se sent blessé à mort. Il ne sait pas ce qu'il veut ; il veut ce qu'il ne veut pas ; il ne veut pas ce qu'il veut ; il voudrait vouloir. »
C’est sans doute pour cela que je suis revenu si souvent aux Soirées de Saint-Pétersbourg, pour retrouver ces moments où une phrase éclaire soudain une réalité que l’on pressentait sans savoir encore la nommer. Maistre est évidemment contestable sur bien des points et l'on peut sourire de ses audaces théologiques. Il demeure toutefois difficile, après l’avoir lu, de regarder l’homme avec la même naïveté. Certains livres nous apprennent des idées. D’autres modifient les réalités auxquelles nous sommes capables de prêter attention. Les Soirées appartiennent pour moi à cette seconde catégorie.  
«  Ayons le courage de visiter nos cœurs avec des lampes et nous n’oserons plus prononcer qu’en rougissant les mots de vertu, de justice et d’innocence.  »

Antoine Dresse