La relation du privé et du public
Qu’il n’y ait pas de politique possible sans relation de commandement et d’obéissance, c’est ce que nous avons montré dans le précédent article. Toutefois, toute relation de ce genre n’est pas automatiquement politique. Car on commande et on obéit également dans une famille, une entreprise, une Église, une école ou une association. Il faut donc qu’un deuxième présupposé vienne spécifier le domaine propre dans lequel le commandement et l’obéissance prennent une signification politique. Or, c’est précisément la fonction que Julien Freund attribue à la distinction du privé et du public.
Dissipons une confusion possible : le privé et le public ne correspondent simplement pas à l’individu et au collectif. Une famille composée de plusieurs personnes reste généralement une réalité privée, au même titre qu’une entreprise comptant des milliers de salariés ou qu’une association rassemblant des millions d’adhérents. Inversement, un individu peut incarner le public à lui seul lorsqu’il agit en qualité de souverain ou de représentant de l’État. La relation du public et du privé ne se tient donc pas sur ce terrain-là. L’articulation de ces deux réalités contraires mais corrélatives possède une valeur ontologique pour le politique. Elles ne dérivent pas l’une de l’autre et aucune n’est historiquement ou logiquement première. On ne peut poser le privé sans poser le public et vice versa. Leur frontière concrète peut continuellement se déplacer, mais leur dualité, elle, demeure. C’est cette opposition irréductible qui constitue le deuxième présupposé du politique.
1. Le privé
Définir négativement le privé avait donc bien tout son sens. Le privé n’est maître d’aucun territoire indépendant, « il n’a d’autre constitution que celle qui lui est imposée par le public : son indétermination même lui tient lieu de seule détermination. »
Il serait cependant faux d’en conclure que le privé est par nature le domaine de la liberté et le public celui de la contrainte. Cette identification est typique de la sensibilité libérale moderne, mais elle est un peu rapide. Une famille, une entreprise ou une communauté privée peuvent exercer des contraintes très fortes sur l’individu, tandis que l’existence d’une puissance publique peut s’avérer indispensable à la protection des libertés. « Le privé n’est tout au plus qu’une des conditions de la liberté humaine », conclut Freund. La liberté politique ne réside donc ni tout entière dans le privé ni tout entière dans le public, mais dans leur coexistence et leur tension. Le libéralisme commet donc une erreur symétrique à celle du socialisme quand il croit qu’il suffit de réduire continuellement la sphère du public pour accroître mécaniquement la liberté humaine. Cette dernière « meurt dès que l’on étatise ou politise toute la société », mais elle exige également un État et des institutions publiques capables de garantir l’ordre dans lequel les relations privées peuvent se développer.
2. L’obéissance
De cette unité découle cette deuxième caractéristique qu’est l’impersonnalité. « Extérieur et supérieur aux individus, le public est une relation impersonnelle. » Aucun individu ne possède la puissance publique comme sa propriété personnelle. Le policier arrête au nom de la loi, le magistrat juge au nom de l’État, le gouvernement agit au nom de la collectivité. Dès qu’une fonction publique est utilisée comme la propriété particulière de celui qui l’exerce, elle cesse précisément d’être véritablement publique et sombre dans ce que la tradition classique nomme la tyrannie. Mais si le public est impersonnel, il lui faut néanmoins des hommes concrets pour agir. D’où la nécessité de la représentation. « Le fait est que le public est dans l’incapacité d’agir concrètement en tant qu’il forme le tout de la collectivité ; il remet donc nécessairement ce pouvoir à des représentants », écrit Freund. Même dans une démocratie directe, le peuple peut délibérer et décider, mais il faut toujours des individus de chair et de sang pour exécuter les décisions.
Enfin, le public exige une certaine homogénéité, troisième caractéristique essentielle de la relation. Mais il faut ici encore éviter un contresens. Il ne faut surtout pas entendre par là une uniformisation complète des citoyens. Freund entend par homogénéité une « régularité extérieure », c’est-à-dire l’existence de règles communes permettant d’ordonner les rapports entre les individus et les groupes particuliers. Les membres de la collectivité, aussi différents soient-ils par leurs richesses, leurs croyances ou leurs professions doivent partager des règles et des valeurs « commensurables », pour reprendre le vocabulaire de Koneczny. L’instrument principal de cette homogénéisation est le droit. Celui-ci soumet les membres de la collectivité à une même réglementation et permet ainsi de transformer une simple coexistence en un ordre commun. « Le droit est le système des conventions et des normes destinées à orienter chaque conduite à l’intérieur d’un groupe d’une manière déterminée. » Mais le droit ne crée pas à lui seul l’unité politique, il la présuppose. Le droit ne peut fonctionner que lorsqu’existe déjà une puissance capable d’en garantir l’application. C’est pourquoi il n’y a pas à opposer abstraitement le droit et la force : sans puissance publique, la règle demeure impuissante ; sans règle, la force risque de se transformer en arbitraire.
Ainsi comprise, la relation publique n’a rien à voir avec une simple extension indéfinie de l’État. Plus le pouvoir se mêle de toutes les activités humaines, plus il risque au contraire de détruire la distinction qui lui donne sa propre signification. Il y a donc toujours un rapport dialectique entre les deux sphères. Le privé limite le public et lui rappelle que l’homme ne se réduit jamais à sa qualité de citoyen ; le public donne au privé l’ordre général dans lequel ses multiples activités peuvent se développer. Aucune société ne peut supprimer l’un des deux termes sans porter atteinte à son existence politique même. Si la frontière peut se déplacer selon les régimes, les circonstances et les époques, la distinction demeure.
De même qu’il n’existe jamais d’obéissance absolument adéquate au commandement, il n’existe donc jamais d’équilibre définitif entre le privé et le public. Et c’est précisément de leur tension permanente que naît une grande partie de la politique intérieure.
Notes
- Julien Freund, L’essence du politique, Dalloz, 2004, p. 282. ↩
- Thucydide offre déjà un exemple particulièrement net de cette opposition dans l’oraison funèbre de Périclès : « Dans nos relations privées (τὰ ἴδια), nous vivons sans nous importuner les uns les autres ; mais dans les affaires publiques (τὰ δημόσια), la crainte nous retient surtout de violer les lois. » Thucydide, La Guerre du Péloponnèse, II, 37, 3. ↩
- « Il n’y a point de chose publique, s’il n’y a rien de particulier », Jean Bodin, Les Six Livres de la Républiques, Paris, 1580, livre Ier, chap. II, p. 15. ↩
- Marx présente explicitement la séparation du privé et du public comme une caractéristique de la seule « émancipation politique », qu’il distingue de l’émancipation humaine véritable. Après avoir décrit la société moderne comme scindant l’homme entre son existence privée dans la société civile et son existence publique comme citoyen, il affirme que l’émancipation humaine ne sera accomplie que lorsque « l’homme réel individuel reprend en lui le citoyen abstrait […] et ne sépare plus de lui la force sociale sous la forme de la force politique ». Karl Marx, Zur Judenfrage. ↩
- Julien Freund, op.cit., p. 311. ↩
- Il est toutefois possible de rompre avec sa famille une fois qu’on a atteint une certaine autonomie. ↩
- Ibid., p. 313. ↩
- Ibid., p. 293. ↩
- C’est une idée qu’on retrouve même chez Rousseau lorsqu’il distingue la volonté générale de la volonté de tous. La volonté de tous n’est qu’une somme de volontés particulières, là où la volonté générale exprime au contraire l’existence de la collectivité comme un tout. ↩
- Ibid., p. 320. ↩
Pour prolonger

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