Les présupposés du politique ?
Cerner l’essence du politique, c’est tenter de comprendre le politique au-delà de ses manifestations contingentes et historiques. En effet, toute essence apparaît aux hommes d’une époque donnée comme liée à une forme particulière. Mais on ne peut se satisfaire d’une forme contingente pour embrasser une essence dans toutes ses dimensions. L’essence de l’économique, par exemple, ne se réduit pas à l’économie de marché ni au planisme, pas plus que l’essence de la religion ne se réduit aux cinq prières de l’islam ni à la messe du dimanche. La disparition de la démocratie n’entrainerait pas la suppression de l’activité politique, pas plus que le déclin de la peinture classique n’a interrompu l’activité artistique.
En revanche, peut-on encore concevoir l’activité religieuse sans les notions de finitude et de transcendance, l’éthique sans les notions de bien et de mal, l’économie sans les notions de rentable et de nuisible ou la science sans les notions de vrai et de faux ? Tout essence possède en effet ses présupposés propres qui permettent de la distinguer d’une autre essence, chacune obéissant à ses propres présupposés. Or, s’il existe bien entendu des rapports dialectiques constants entre éthique, religion, économie, art ou politique, on ne saurait confondre ces activités, car chacune d’entre elles possède des présupposés qui garantissent son autonomie.
Or, si l’autonomie de la science, de l’art ou de la religion, par exemple, ne soulève généralement pas de résistance, l’autonomie du politique, elle, interroge, voire horrifie : les idéologues, les technocrates, les moralistes ou les clergés sont nombreux à vouloir rabattre ses prétentions. A en écouter certains, le politique devrait suivre avant tout les règles de la morale ou encore se dissoudre dans l’activité économique. Mais c’est méconnaître que le politique est une activité consubstantielle à l’existence humaine et qu’on ne saurait la faire disparaître.
Le réalisme politique s’attachera justement à faire ressortir ces présupposés invariants qui conditionnent toute activité politique à travers l’histoire. L’un des plus éminents représentants de cette tradition philosophique, Carl Schmitt, fit une avancée considérable en formulant pour la première fois de façon aussi explicite que la distinction ami-ennemi constituait le critère décisif pour distinguer le politique des autres champs de l’activité humaine. Cette formulation brillante attaquait de plein front les libéraux de son époque, qui souhaitaient que la politique fût supplantée par les lois du marché1, leur rappelant que les rapports belliqueux n’étaient guère solubles dans l’économie. Mais Carl Schmitt s’opposait aussi et surtout à une certaine tradition classique qui avait tendance à confondre les notions d’étatique et de politique. En insistant sur ce rapport originel d’hostilité, Carl Schmitt montrait que le politique perdurerait tant que les collectivités humaines avaient à faire face à l’éventualité d’ennemis mortels et que l’État n’était que la manière moderne d’organiser ces collectivités face à cette menace.
Mais pour décisive qu’elle soit, cette distinction de l’ami-ennemi suffit-elle à cerner l’essence du politique dans toutes ses dimensions ? A en croire Julien Freund, que l’on considère habituellement comme le plus grand disciple de Carl Schmitt2, il faut pousser la réflexion encore plus loin. La possibilité du conflit est bien à ses yeux le critère principal permettant de distinguer l’originalité du politique, et renoncer à la distinction de l’ami et de l’ennemi serait effectivement céder au mirage d’un « monde sans politique ». Mais Freund s’attachera, dans la deuxième partie de son chef-d’œuvre monumental, L’Essence du politique, à étudier minutieusement trois présupposés du politique :
- La relation du commandement et de l’obéissance
- La relation du privé et du public
- La relation de l’ami et de l’ennemi.
Aux yeux de Julien Freund, la relation du commandement et de l’obéissance constitue le présupposé de base du politique en général. Celle du privé et du public commande plutôt la politique intérieure et celle de l’ami et de l’ennemi la politique extérieure. Freund ayant consacré près de deux cents pages à chacune de ces trois relations, il nous serait bien sûr impossible de les exposer ici de façon exhaustive. Mais nous nous attacherons, dans cet article ainsi que dans les deux qui suivront, à montrer les points essentiels de sa réflexion.
La relation du commandement et de l’obéissance
Il n’y a pas de politique sans relation de commandement et d’obéissance. Tel est le sens de ce premier présupposé. Et en effet, aussi loin que l’on remonte dans l’histoire, on a toujours vu les hommes organiser leur vie collective autour de cette relation. « Il est exact, reconnaît Freund, que, dans nos sociétés modernes, le commandement agit de moins en moins par ordres personnels et directs et de plus en plus de façon diffuse par l’intermédiaire d’un immense appareil d’agents auxiliaires3 ». Mais que nous ayons perdu de vue l’importance du commandement ne signifie pas que nous sommes moins dans un rapport d’obéissance que les hommes qui nous ont précédés. Même si nous ne nous en rendons plus toujours compte, le pouvoir moderne, comme l’a très bien montré Bertrand de Jouvenel, n’a cessé d’enrichir sa puissance au cours de ses transformations. Et même, ajoute Freund, « le citoyen [d’aujourd’hui] dépend beaucoup plus qu’autrefois de l’État. »
En vérité, quelles que soient les métamorphes du pouvoir et de notre relation d’obéissance envers lui à travers les siècles, il apparaît évident que le problème constant de l’ordre politique, celui que l’on s’est toujours posé, est de justifier simultanément l’autorité et l’obéissance. « Est-il possible de justifier simultanément l’autorité et l’obéissance ? demandait Raymond Aron, l’autorité et les limites de l’autorité ? C’est là le problème éternel de l’ordre politique dont tous les régimes, tels qu’ils sont, sont des solutions toujours imparfaites. »
1. Le commandement
Le commandement apparaît dès qu’une volonté de cohérence interne s’ébauche au sein d’une collectivité quelconque. De la masse au groupement politique, le passage se fait par le commandement, qui en est le principe d’organisation. Car aucune masse ne s’organise jamais par elle-même, l’intervention d’une volonté qui lui est supérieure est nécessaire. Ce qu’on appelle abusivement la ‘‘volonté collective’’ est tout au plus un désir de cohésion que seules des volontés individuelles réalisent effectivement. Comme le résume magnifiquement Freund, « l’esprit divise, seule la puissance unifie ».
L’idéal libéral tente depuis ses débuts de soumettre « l’irrationalité » du politique et de l’enfermer dans la « cage d’acier » de la légalité, selon l’expression de Max Weber. Et la crainte de la pensée libérale est effectivement légitime : car en dernière instance, seule une personne de chair et de sang, seule une volonté individuelle, est douée du pouvoir de commander. Une fonction, une loi ou un principe seul en sont incapables. Mais il en résulte bien sûr que le commandement comporte inévitablement une part d’arbitraire et d’incertitude. « En effet, dans le commandement, la collectivité remet son sort entre les mains d’un individu éventuellement entouré d’une équipe qui, malgré toutes ses qualités, si exceptionnelles soient-elles, est susceptible de se tromper, à l’instar de tout être humain, et de créer une situation lourde de conséquences.4 » Ainsi, il en est du commandement comme de toute chose qui comporte arbitraire et incertitude : la confiance est seule capable d’exorciser la crainte qu’il inspire. « Autrement dit, confier le commandement à quelqu’un, c’est faire un pari. »
Mais si le commandement est d’abord volonté particulière, il est aussi puissance. C’est là sa seconde caractéristique notionnelle. L’étymologie nous aide par ailleurs à comprendre le sens de cette dernière : en latin, possum est la racine commune de potentia et de possibilitas, de même que le mot allemand Macht (pouvoir) est de la famille de mögen (pouvoir) et möglich (possible). La notion de puissance et de possible semblent donc étroitement liées : est en puissance, disait Aristote, ce qui appartient à l’ordre de la virtualité, ce qui n’est pas encore en acte. Être puissant, c’est être capable de faire quelque chose. Or, la puissance politique, selon Max Weber, signifie « toute chance de faire triompher au sein d’une relation sociale, fût-ce contre les résistances, sa propre volonté. »
Toutefois, la puissance politique a pour objet d’autres volontés qu’elle doit faire mouvoir et à la résistance éventuelle desquelles elle se heurte. Car en effet, le commandement n’est en rapport immédiat qu’avec d’autres volontés ; il n’a pas vocation d’exécuter lui-même sa propre volonté ni de la réaliser pratiquement. Il dirige, surveille, corrige, il établit une tactique ou une stratégie. « L’homme du commandement est l’homme de l’ordre, non celui du faire, du travail, de la production : il fait faire.5 »
De ce fait découlent nécessairement deux conséquences : tout d’abord, si les manifestations du commandement consistent en des ordres s’adressant à un groupe, il va de soi que le commandement politique ne saurait être une prérogative du grand nombre, il n’est que la capacité d’un individu ou d’une minorité tout au plus. « Si le commandement est puissance d’une volonté particulière s’exerçant sur d’autres volontés particulières, tout le monde ne saurait commander tout le monde. » Ensuite, la suprématie que confère le commandement a pour conséquence de faire du commandement un phénomène de domination. La domination, comme l’a très bien montré Weber en son temps, est le déploiement dans la durée et dans l’espace de la puissance qui a réussi à faire respecter ses ordres. Car en effet, il faut bien que la puissance du commandement repose sur une certaine autorité ou légitimité qui assure sa domination. La domination est, en quelque sorte, la puissance institutionnalisée. On connaît, à cet égard, les trois types de domination mis en lumière par Max Weber : charismatique, traditionnel et légal6.
2. L’obéissance
Il va sans dire que la notion même d’obéissance a aujourd’hui mauvaise presse. Du principe moderne selon lequel tous les hommes sont égaux en droit, on a tiré la conclusion que l’inégalité sociale était un phénomène devant disparaître avec un aménagement plus rationnel de la société. De ce fait, l’obéissance est vue comme une survivance d’un passé archaïque voué à s’effacer. Essayons pourtant de nous détacher de toute grille de lecture égalitaire pour en comprendre la véritable nature.
Prenons l’exemple d’un professeur avec ses élèves. Si le premier exige l’obéissance, ce n’est pas parce que la discipline constituerait une fin en soi, mais pour se donner les moyens d’accomplir une tâche. C’est grâce à l’obéissance et à l’ordre qui en résulte que l’élève apprend et que s’accomplit la mission commune du maître et du disciple. Or, on voit bien que l’obéissance de l’élève n’est pas une simple passivité mais une participation à une œuvre commune. Et il en va de même dans l’obéissance politique : sa tâche est d’exécuter et de réaliser concrètement l’œuvre. Du point de vue conceptuel, l’obéissance est acte, alors que le commandement appartient encore à la sphère du possible et du virtuel. Commander, c’est donner un ordre en vue de quelque chose, obéir, c’est recevoir cet ordre et l’exécuter, et c’est de l’interaction des deux que naît l’ordre social et politique.
A l’instar du commandement, l’obéissance n’est pas strictement « juridifiable ». Ce n’est pas la loi qui instaure l’obéissance, on obéit à la loi et aux ordres du commandement parce que celui-ci s’impose comme autorité et est accepté comme telle. Mais les limites de l’obéissance constituent l’un des principaux objets de réflexion de toute théorie politique. Et Julien Freund aboutit à cette définition :
« La désobéissance naît de l’inadéquation entre la signification et l’intention réelles ou supposées du commandement et celles que les exécutants veulent donner à leur acte d’obéissance, ce qui les amène à donner au moins temporairement, jusqu’à l’établissement d’un pouvoir en principe conforme à leurs vœux, une finalité propre à l’obéissance. »
Et c’est en effet de cette manière que la désobéissance prend tout son sens :
« À l’intérieur d’une unité politique où règnerait l’obéissance la plus adéquate, la politique se réduirait à une simple activité de police, au cas où des individus violeraient les lois pour des motifs autres que politiques, et même à la limite elle deviendrait inutile : elle perdrait sa raison d’être, elle se nierait. Aussi, tant qu’à l’intérieur d’une unité politique subsiste la possibilité d’une rupture entre le commandement et l’obéissance, c’est-à-dire tant que la désobéissance est virtuelle ou reste latente sous la forme collective du refus d’un parti ou d’une importante fraction, la politique intérieure garde tous ses droits. En ce sens, l’État moderne est l’institution qui tend à supprimer l’ennemi intérieur pour ne laisser subsister que l’ennemi extérieur. En conséquence, la possibilité de la désobéissance explique la permanence de la politique intérieure comme celle de l’inimitié explique celle de la politique extérieure. Pas de politique sans ennemi, mais également sans désobéissance réelle ou virtuelle. Bref, entre la désobéissance et l’ennemi intérieur, la relation est directe : une guerre civile est toujours possible. Il s’agit là d’un fait fondamental qui conditionne l’analyse ultérieure de la relation entre ami et ennemi. »
Bien sûr, il n’y a jamais d’obéissance totale et absolue, et c’est de la relation dialectique entre commandement et obéissance que se détermine dans une large mesure l’ordre politique d’une société.
Notes
- Pour Carl Schmitt, parler de « politique libérale » est un non sens : il n'y a pas de politique libérale, il n'y a qu'une critique libérale de la politique. ↩
- Julien Freund reconnaîtra explicitement que ses deux maîtres furent Carl Schmitt et Raymond Aron. ↩
- Julien Freund, L’Essence du politique, Dalloz, 2004, p. 104. ↩
- Ibid., p. 114. ↩
- Ibid., p. 140. ↩
- Mais même si Freund cite cette classification wébérienne, il ne considérait pas que cette dernière était exhaustive et lui ajoute notamment la domination idéologique, pensant certainement aux récentes expériences nationales-socialistes et communistes. ↩
Pour prolonger

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